«  Rencontre avec l’étranger »


 

Origine

Lors d’un voyage dans les Pouilles italiennes, la rencontre accidentelle avec de très vieux oliviers déclenche une expérience de peinture qui utilise le tronc d’arbre suggestif comme point de départ.

Ce tronc est une sorte de corps chaotique, hybride, confus et incertain. On ne sait pas précisément ce que c’est, mais ça frappe. Il sert de levier pour explorer des formes et des atmosphères aussi étrangères que familièrement humaines. La force du trouble qui s’en dégage est le point de départ et le support de l’image peinte. Une fois la peinture faite, le tronc d’arbre n’importe plus.

L’effacement du tronc d’arbre pour ne laisser que son changement d’état en image peinte n’est pas sans rappeler le mythe d’Écho qui « cachée dans les forêts, ne se montre plus sur les montagnes; mais tout le monde l’entend ; un son, voilà tout ce qui survit en elle » (Ovide, Les Métamorphoses, III, 383-410).

En se développant, le travail de peinture sur l’image tirée du tronc d’arbre suggestif met au jour un questionnement reposant sur trois points intimement liés.

Le premier touche à la conversion d’une chose en autre chose, au cœur de l’acte créatif. La peinture procède au changement en image de la sensation tirée du tronc suggestif. Cette conversion entre un tronc d’arbre et une image peinte survient entre deux choses qui n’ont a priori aucun rapport entre elles. Elles trouvent néanmoins un lieu de rencontre et d’échange dans le corps et la sensibilité du peintre.

Directement lié au premier, le deuxième point vise le corps comme siège de la relation à soi, au monde et à autrui. C’est le corps qui procède à ce changement d’état d’une chose en une autre. Cette conversion est d’abord interne au corps, elle y prend place par l’intermédiaire de la sensation et de la sensibilité. Puis le corps extériorise ce changement en procédant physiquement à l’acte de peindre. L’expérience de peinture modifie à son tour la sensibilité du peintre, de sorte que celui qui modifie la chose est aussi modifié par elle.

Ce rapport d’influences mutuelles entre le corps et ce qui vient de l’extérieur pose la question de la rencontre avec l’étranger. Question ouverte, la rencontre avec l’étranger annonce un horizon fortement contrasté. Même lorsque cette rencontre est difficile, jalonnée d’obstacles et de résistances, l’étranger demeure toujours un moteur d’invention, un territoire d’investigation de richesses insoupçonnées, une source d’étonnement sans pareil.

Partant de ce questionnement, une voie s’entrouvre où la nécessité de pousser plus loin que la peinture ce rapport de conversions mutuelles se fait ressentir. La peinture n’est plus seulement un objet, une image, un point d’arrivée, un résultat ou une finalité. Elle devient un point de passage vers un autre changement.

 

Coeur

D-frag utilise l’image peinte comme point de départ d’une rencontre avec le corps, le son, l’espace et le mouvement.

L’image peinte, apparemment muette, figée et instantanée, semble cloisonnée, isolée derrière sa différence de nature et de langage qui, a priori, la privent de rapport notoire avec le théâtre, la musique et la danse.

La proposition de travail consiste à dépasser l’étrangeté et l’éloignement apparents entre l’image peinte, le musicien, le comédien et le danseur. Expérience pluridisciplinaire et décloisonnante, D-Frag joue des codes de l’exposition, du théâtre et du cirque pour provoquer la rencontre de l’image, du son, du corps, de l’espace et du mouvement afin de rendre publique la richesse des changements mutuels que peut générer leur existence commune.

Les peintures, environ 25 toiles à taille humaine sur format 195×145 peintes par série de trois, forment une sorte d’arène d’images dressées dans l’espace. Elles définissent l’espace scénique qui accueille les musiciens, les danseurs les comédiens et le public. Elles sont aussi des acteurs mis en scène, partenaires de jeu des autres intervenants.

La structure circulaire composée des toiles est modulable selon la configuration du lieu d’accueil, la circulation du public et le jeu des intervenants. Si le jeu des intervenants fait référence au théâtre et au cirque, le rapport au temps est celui de l’exposition : le public est libre d’entrer, de circuler et de sortir de l’espace scénique comme il l’entend.